The Art of Provocation
La terrasse baignait dans les dernières lueurs du soleil. Le ciel, en feu, se déversait sur les collines siciliennes, et la mer, au loin, scintillait comme si elle brûlait elle aussi.
Hope apparut à l’heure. Précise. Trois minutes avant vingt heures.
Et il la vit.
Alessandro, debout à côté de la grande table dressée avec une élégance presque indécente, posa son verre de vin. Son regard glissa lentement de ses talons fins jusqu’au creux de son décolleté.
Sa robe noire semblait avoir été cousue pour le faire souffrir. Une fente vertigineuse sur chaque cuisse, qui dévoilait la promesse de peau à chaque pas. Un décolleté ravageur, à peine contenu par la dentelle qu’il reconnaissait immédiatement. L’ensemble noir, celui de la boutique. Celui qu’elle avait failli brûler en quittant la cabine.
Elle ne portait aucun bijou. Juste ses cheveux détachés, ramenés sur une épaule, et ce maquillage nude qui faisait ressortir l’éclat glacé de ses yeux.
Il ne dit rien. Mais ses pupilles s’assombrirent.
Elle sourit. Lentement. Suave.
— Tu as dit que je pouvais choisir le menu. T’as jamais précisé la tenue.
Il se reprit rapidement, masquant le coup porté par son apparition. Il écarta une chaise pour elle, galant jusqu’au bout du vice.
— Installe-toi. Le risotto arrive.
Elle s’assit sans un mot, croisant les jambes avec une lenteur étudiée. Le tissu de sa robe glissa, laissant entrevoir une fraction de cuisse.
Le silence s’étira pendant les premières bouchées. Les domestiques s’éclipsèrent. Le vin coulait lentement. Les couverts tintaient.
Puis Alessandro brisa le silence, sa voix grave tranchant la tension :
— Tu veux me faire payer quelque chose ce soir ?
Elle leva les yeux. Croisa les siens. Calmement.
— Peut-être.
— Pour quoi ?
Elle s’humecta les lèvres avec un verre de vin. Laissant le suspense vivre un peu.
— Pour la cabine d’essayage. Pour la ceinture dans la voiture. Pour m’avoir fait croire que j’étais libre de choisir.
Il se pencha légèrement, un coude posé sur la table, le menton dans sa paume.
— Je t’ai laissé courir dans Palerme. Je vais te rendre ton téléphone. Tu portes ce que tu veux.
Elle ricana doucement, glaciale.
— Tu contrôles même les illusions de liberté. Impressionnant.
Il sourit.
— Je ne te contrôle pas, Hope. Je t’accompagne jusque là où tu veux aller. Je sais juste exactement où tu finiras par vouloir aller.
Son cœur rata un battement. Elle le masqua en buvant une gorgée de vin.
— Tu es arrogant.
— Non. Je suis patient.
Elle posa son verre, le regard dur.
— Je ne suis pas un jouet.
— Je sais.
Un silence.
Un vent léger souleva un pan de sa robe. Il détourna brièvement les yeux. Puis murmura, presque trop bas pour être entendu :
— Et c’est pour ça que je suis encore là.
Elle le fixa.
Ce dîner n’était pas un tête-à-tête. C’était un duel. Un jeu de patience et de pouvoir. Un équilibre fragile entre tension sexuelle et guerre froide.
Mais il avait gagné un point ce soir.
Parce qu’elle n’avait pas fui.
Et parce que malgré tout… elle n’avait pas faim du risotto. Mais de réponses.
Le risotto refroidissait lentement dans leurs assiettes, mais aucun des deux ne semblait s’en soucier. Le vin, lui, disparaissait plus vite. Lentement, mais sûrement. Verre après verre, gorgée après gorgée.
Hope le regardait, silencieuse, sans défier cette fois. Juste… curieuse.
— Tu vis ici toute l’année ?
Sa voix était posée. Ni distante, ni tendre. Juste vraie.
Il prit le temps de répondre.
— Non. Je passe la moitié de l’année entre Palerme, Milan et… d’autres endroits. Mais ici, c’est chez moi. Là où tout a commencé.
— Tout ?
Il hocha la tête.
— L’enfance, la famille, la loyauté. Et le reste.
Elle baissa légèrement les yeux.
— Tu as grandi ici ?
— Jusqu’à mes quinze ans. Ensuite, mon père m’a envoyé à Londres, puis à Rome. Pour apprendre à penser, puis à diriger.
Il sourit, sans chaleur.
— Pas une seule année sans que quelqu’un ne me rappelle qui je devais devenir.
— Et qu’est ce que tu es devenu ?
Il soutint son regard, sans ciller.
— Exactement ce qu’ils voulaient. Et rien de ce que je voulais.
Elle ne s’attendait pas à cette réponse.
Elle s’humecta les lèvres, pencha légèrement la tête. La lumière des bougies dansait dans ses cheveux, soulignait la courbe fine de sa clavicule.
— Et maintenant ? Tu veux quoi, Alessandro ?
Il la regarda longtemps. Et pour la première fois, quelque chose dans ses yeux sembla se fissurer. Une faille. Minuscule.
— Je veux comprendre pourquoi une femme que j’ai failli tuer d’un baiser me rend incapable de penser depuis qu’elle est entrée dans ma vie.
Hope ne répondit pas. Pas tout de suite. Elle détourna le regard, sentit son cœur battre un peu trop vite.
Elle attrapa son verre, en but une gorgée, puis souffla :
— Tu ne peux pas simplement vouloir posséder quelqu’un comme on possède un objet rare.
— Et si je ne veux pas te posséder ? Si je veux te connaître ?
Elle le fixa à nouveau. Cette fois, il y avait moins de glace. Moins de provocation.
— Alors commence par me poser une vraie question.
Il eut un sourire lent. Intéressé.
— Très bien. Pourquoi es-tu partie cette nuit-là ? Après ce qu’on a partagé ?
Un battement de cœur.
Elle hésita. Puis répondit, lentement.
— Parce que c’était trop fort. Trop… vrai. Et j’ai pas l’habitude qu’on me fasse perdre le contrôle.
Un silence. Il hocha la tête, doucement.
— Tu n’étais pas seule.
— Je sais. murmura-t-elle.
Un instant suspendu.
Puis elle changea de sujet, volontairement :
— Et ta mère ?
Il haussa un sourcil.
— Partie. Très tôt. Trop tôt. Je n’ai que quelques souvenirs. Une odeur. Une voix. Un rire.
Hope s’adoucit. Son regard aussi.
— Moi aussi. Les deux.
Il comprit. Sans qu’elle ait besoin de détailler.
Le silence s’installa à nouveau. Mais ce n’était plus le même. Moins tendu. Plus dense. Il y avait quelque chose de presque intime, maintenant, dans la manière dont ils se regardaient.
— Tu as froid ? demanda-t-il soudain en voyant ses bras nus.
Elle secoua la tête.
— Non.
Mais il se leva, passa derrière elle, et déposa sa veste noire sur ses épaules. Elle la sentit l’envelopper. Chaude, lourde. Son odeur partout.
Elle ne protesta pas. Ne bougea même pas.
Il s’assit à nouveau. Et murmura :
— Si tu veux me connaître aussi… tu peux poser une vraie question, toi aussi.
Elle tourna la tête vers lui. Et demanda, presque sans réfléchir :
— Qui est la personne que tu protègerais, même contre toi-même ?
Il la regarda. Longtemps. Puis se contenta de dire, très bas :
— Elle est assise juste en face de moi.
Et cette fois, Hope ne put s’empêcher de détourner les yeux.